Mathieu SIMONIN
Recoudre la filature Hartmann - Boussac à la Moselle et au quartier de St Laurent
Le quartier de Saint-Laurent, ancien village rattaché à Épinal en 1964, conserve une identité forte liée à son passé industriel et ouvrier. Son développement s’est structuré principalement autour de la filature Hartmann-Boussac, moteur économique majeur du village aux XIXe et XXe siècles. Celle-ci a marqué le paysage urbain par ses volumétries denses, son implantation le long de la Moselle et son barrage, tout en contribuant à l’essor social et culturel du quartier. Le déclin progressif de l’industrie textile a cependant laissé derrière lui un patrimoine bâti en partie dégradé et un verrou à l’appropriation de la Moselle par les habitants de Saint-Laurent.
Conçue selon une logique industrielle longitudinale, elle s’étire parallèlement à la Moselle, avec des bâtiments constituant un front continu qui ferment l’accès aux berges. Le site a été progressivement fermé au fil du temps par des murs d’enceinte et des dispositifs de contrôle des accès, accentuant sa nature de complexe clos et autonome. L’accumulation d’extensions successives, souvent sans cohérence architecturale, a saturé le cœur du site et obstrué les percées visuelles vers la rivière et les bâtiments emblématiques. Depuis le quartier, la Moselle est ainsi dissimulée par les volumes imposants de la filature, alors qu’elle reste pourtant très lisible depuis la rive opposée. Cette barrière physique et visuelle empêche la valorisation du paysage fluvial et prive le quartier d’un espace public de qualité au bord de l’eau. Sa reconversion représente dès lors une opportunité cruciale pour Saint-Laurent.
Le quartier de Saint-Laurent présente également aujourd’hui une série de problématiques urbaines qui limitent son intégration dans l’agglomération d’Épinal. Son isolement est accentué par un goulot d’étranglement au nord, par la voie ferrée, la topographie et la Moselle. À cela s’ajoute le manque de continuités douces : peu de liaisons permettent de traverser la Moselle, ce qui renforce la déconnexion des berges. Le quartier souffre également d’une absence d’espaces publics de qualité, conséquence de la privatisation des berges et du mitage urbain. La rue du Char d’Argent, axe routier majeur, structure le quartier davantage autour de la circulation que de la vie habitante, créant aussi une rupture avec la rivière et les masses végétales environnantes. Ce déficit d’articulation urbaine nourrit l’image de Saint-Laurent comme un quartier dortoir, dépourvu de centralité économique, culturelle ou sociale.
Le projet pour Saint-Laurent vise à établir des liens entre le quartier, la Moselle, l’autre rive et le reste de l’agglomération, en s’appuyant sur la rivière comme guide dans l’appréhension de la ville et son paysage comme vecteur d’activités. L’ouverture des berges constitue une première étape essentielle, permettant de transformer les abords de la rivière en espaces publics par la création d’espaces paysagers continus englobant la filature et d’une nouvelle traversée via une passerelle au niveau du barrage. La déconstruction sélective de bâtiments opaques ou vétustes permet de libérer des percées visuelles vers la Moselle et de diversifier les logiques spatiales de la filature, tandis que les abords paysagers de la filature créent un nouveau maillage entre le bosquet existant, les nouveaux espaces publics du site et les berges. Une déambulation à l’échelle d’Épinal peut alors s’y insérer et reconnecter le quartier par le site au reste de l’agglomération.
Ces espaces offrent un lieu de rassemblement pour Saint-Laurent, entamé par un récent élan de vie habitante soutenu par le nouveau programme. En effet, afin de reconnecter le quartier, il est nécessaire d’insuffler une reconnexion sociale. Pour ce faire, il semblait essentiel de faire appel à la culture et à l’histoire d’Épinal, afin d’utiliser un lien commun pour relier. Il a été décidé de réaliser un pôle de formation et de production de décors de théâtre, mêlant ainsi travail du bois et arts de la scène. Le choix de la thématique du travail du bois s’ancre dans le contexte vosgien, marqué par une forte ressource forestière et un savoir-faire artisanal reconnu, particulièrement à Épinal. Cette filière locale, durable et porteuse d’identité, permet d’ancrer le projet dans le territoire. Ayant une programmation importante de spectacles au centre-ville, l’idée a été alors de venir en soutien à ces événements en proposant des ateliers de production. L’implantation de cette nouvelle activité économique aura pour effet de redynamiser davantage le quartier. Deux échelles programmatiques se superposent : à l’échelle du quartier, le projet offre des services de proximité, des espaces publics et des lieux de sociabilité, afin de rompre avec l’image de quartier dortoir. À l’échelle de la ville, il s’affirme comme pôle attractif complémentaire du centre d’Épinal, afin de se connecter au système urbain préexistant.
L’intervention repose sur une mise en valeur du patrimoine industriel tout en l’adaptant à de nouveaux usages. Les bâtiments emblématiques de la filature, tels que les ateliers, les magasins et la maison du concierge, sont conservés pour préserver la mémoire du lieu et les modénatures caractéristiques de la filature, tandis que les ajouts tardifs sans valeur patrimoniale sont déconstruits ou retravaillés pour clarifier la lecture du site.
Afin de rompre avec la logique longitudinale historique de la filature, trois percées majeures structurent le projet. La première, créée au centre du site par la déconstruction d’extensions vétustes, établit un lien direct entre le cœur programmatique, la rivière et la nouvelle passerelle implantée en amont du barrage. Elle permet de mettre en scène le panorama le plus symbolique du site et d’articuler les différents niveaux de rez-de-chaussée par un parvis animé par de nouvelles façades sur pignon. La deuxième, en amont, résulte de l’ouverture du mur d’enceinte et de la chaufferie : elle libère un large espace paysager en surplomb, renforçant la présence de la Moselle dans la perception du quartier. Enfin, la troisième, en aval, prend la forme d’un vaste espace public, couvert en partie, obtenu par la démolition du hangar. Située entre la rue du Char d’Argent et la Moselle, cette percée offre une vue traversante unique et accueille la programmation de proximité, proche du centre actif, tout en permettant une appropriation souple pour des événements collectifs. Ensemble, ces trois ouvertures redonnent traversée, visibilité et vitalité au site, transformant la filature en interface entre la ville et la rivière.
Le projet combine la valorisation du patrimoine existant de la filature avec l’intégration d’extensions contemporaines. Les deux interventions sont conçues pour accompagner la morphologie du site : verticalité de la cheminée, horizontalité des hangars, tout en renforçant le vide central qui met en valeur la maison du concierge et la centrale hydroélectrique, auparavant peu visibles. Ces extensions contemporaines en bois, légères et transparentes, instaurent un dialogue entre insertion et rupture avec le bâti existant, respectant la mémoire du lieu tout en affirmant un projet contemporain cohérent. La recomposition des vides et des espaces publics permet de créer un maillage cohérent et de diversifier les logiques spatiales, renforçant l’ancrage des nouvelles constructions dans le système global du site. Cet effet est d’autant plus renforcé par une cohérence axiale entre chaque élément mis en valeur : existant comme contemporain ; qui vient mettre en valeur l’intervention contemporaine globale.







